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EN TERRE DES OURS




Me voici enfin à la porte de la terre des ours. Cela n’a pas été une mince affaire d’obtenir la permission d’y pénétrer. Trois heures de démarches auprès des rangers : visionnage de films pour apprendre à réagir face à un ours, entrainement à la manipulation du spray au poivre, etc. Pas de doute, je saurai quoi faire en cas de rencontre avec l’imposant mammifère. Sauf que voilà, je ne suis plus très rassurée à l’idée d’aller passer la nuit, seule, dans l’arrière- pays...

Tout a commencé alors qu’envoutée par la beauté du parc de Yellowstone, j’en oubliais de réserver ma place de camping. Ici, il est interdit de planter sa tente n’importe où. Tout se fait sur autorisation. Deux solutions s’offraient donc à moi : quitter le parc et dormir dans la voiture en bord de route ou m’engouffrer avec ma tente dans l’arrière-pays. Entre deux heures de voitures et deux de marche, c’était tout vu : j’optais pour la seconde option. Commençait alors une série de contraintes chronophages, que j’étais loin d’avoir envisagée.

Je me rendis tout d’abord au bureau des rangers faire une demande d’emplacement pour la nuit. Pour la modique somme de 5$, j’enclenchai à mon insu une procédure drastique. Il me fallut remplir un formulaire, dans lequel je dus préciser un contact à prévenir en cas d’accident et le numéro de ma plaque d’immatriculation. Ces petits détails me mirent la puce à l’oreille et je prenais peu à peu conscience du risque de mon entreprise. Mes soupçons furent confirmés lorsque le ranger me pria fermement de visionner le film à l’usage des campeurs comme moi. Un film dans un endroit pareil, me direz- vous ? Oui, mais pas n’importe lequel. Pendant plus de vingt minutes, j’apprendrai les différentes réactions à adopter face à un ours.

Je ne mentirai pas, j’écoutai avec attention. Encore aujourd’hui mes souvenirs sont vivides ! Lorsqu’on met les pieds dans la terre des ours, il faut faire connaître sa présence : chanter, parler fort (ou acheter les petites clochettes vendues au tourist shop du coin). NE PAS SURPRENDRE L’OURS. Surtout pas. Et si par hasard on tombe sur lui, pas de panique. L’essentiel est de ne pas le quitter du regard et de rebrousser chemin calmement, en marche arrière. Néanmoins, s’il décide de foncer sur le randonneur, il y a tout une procédure à respecter. D’abord, identifier son intention. Si l’ours a les oreilles en arrière, il est en mode défense. S’il a les oreilles en avant, alors il attaque. Cela change-t- il quoique ce soit de connaître ses intentions ? Pas vraiment. Si ce n’est que dans le premier cas, il y a d’infimes chances qu’il change d’avis. La procédure est la suivante :

  1. Sortir son spray anti-ours et lui mettre un premier jet dès qu’il franchit la zone des 5 mètres. A priori, ça devrait le calmer, précise le ranger dans la vidéo. Toutefois il arrive que ça ne le dissuade pas. Il faut alors :

  2. Remettre un coup de spray. Généralement, le tour est joué.Toutefois il arrive que ce ne soit pas le cas. Il faut alors :

  3. Ne pas perdre une seconde de plus et:

  4. Se jeter face contre sol, pour éviter qu’il ne nous arrache la gorge,

  5. Les jambes écartées,pour éviter qu’il ne nous retourne sur le dos et ne nous arrache la gorge,

  6. Le sac toujours sur le dos pour éviter au maximum les lacérations.

Un frisson parcourut mon échine. J’enregistrai à toute vitesse les informations, alors que la vidéo continuait : « ... obligatoirement se doter d’une corde pour suspendre à dix mètres du sol nourriture, boisson, eau y compris, dentifrice... »

En sortant du bureau des rangers, je me procurai le spray contre les ours et fis l’impasse sur la corde. Trop chère. Tant pis, je mangerai à la voiture et ferai le chemin du retour le lendemain le ventre vide. Je n’étais pas de celles à se laisser effrayer par six petits miles et demi. En trois heures max, ce sera plié. J’aurai sans doute un peu faim le matin, mais rien de bien grave.

La marche commence enfin. Je descends un chemin sinueux et rocailleux qui mène dans un petit bois, puis traverse un pont suspendu au-dessus d’un profond canyon. Les eaux se jettent furieusement de part et d’autre des falaises à pic. Au bout d’un mile ou deux, je débouche sur une vaste étendue dégagée. Je surveille autour de moi. Tout est calme. Aucune trace d’êtres vivants. Sur la route, je trouve de la sauge, seul élément comestible que je peux identifier et en fourre dans ma poche... en cas de coup dur. Après un croisement, j’arrive en bordure de forêt, celle-ci plus dense que la première. Je me mets à chanter une composition créée pour l’occasion, dont les paroles préviennent explicitement l’hypothétique ours de ma venue. Le sentier se rétrécit. Je m’enfonce toujours plus dans la pénombre des arbres. Le soleil décline. Enfin, je traverse la rivière que je suis depuis déjà plus d’une heure. Selon ma carte, encore un mile et j’atteindrais enfin le spot qui m’avait été attribué pour la nuit. C’est alors que je tombe sur des bois d’élan ou de cerf. Puis d’autres. Et encore. Cette fois, le crâne y est toujours attaché. La nature devient hostile. Les prédateurs rôdent dans le coin.

J’aperçois enfin une clairière et le numéro de mon spot clouté sur un arbre. La rivière gronde agréablement en sourdine. Idéal, me dis-je, un peu rapidement. Je pense tout à coup que les animaux sont attirés par les points d’eau où ils viennent s’abreuver et regrette le choix de mon emplacement. Sans compter qu’une nuée de moustiques avides et sanguinaires se jettent sur moi. Je monte rapidement ma tente, tout en épiant, suspicieuse, les alentours, puis dispose de chaque côté de l’entrée, les bois que j’ai ramassés sur le chemin, pour montrer à l’éventuel ours que moi aussi, je suis un dangereux prédateur. Le ranger avait en effet averti que si un ours pénétrait dans une tente, il projetait sans nul doute d’attaquer. Il fallait alors lui manifester que, non, nous n’étions pas une proie facile, mais un cruel tueur et faire face bravement, tel Leonardo DiCaprio dans The Revenant. Quelle idée ai-je eu de camper seule en terre des ours ! Pour me redonner du courage, j’écris sur le flanc latéral de ma toile de tente : « I AM NO FOOD ! », comptant sur l’"alphabétisme" bien connu des ours et loups de Yellowstone. La nuit tombe. Je me réfugie à l’intérieur, me glisse dans mon duvet, entre une pierre et un os contondants, et tente de m’endormir.

Le sommeil ne vient pas, tout à l’inverse du froid. Une heure du matin : je m’emmitoufle dans toutes les affaires que j’ai emportées. Deux heures : cette fois, c’est mon sac à dos que j’enfile par les pieds. Il ne monte qu’en dessous des genoux, mais au moins, la chaleur y est prise au piège. Trois heures du matin : j’ai besoin d’aller aux toilettes. Me rappelant le film, un dilemme s’impose à moi. Faut-il que je marche loin de la tente, au risque de tomber sur un ours, ou bien que je me cantonne aux parages, sachant que ce dernier est friand des minéraux contenus dans l’urine ? Munie de mon bear spray, je sors, décidée à ne pas trop m’éloigner. Cinq heures du matin : c’est l’heure à laquelle j’avais prévu de me lever pour aller observer les animaux, mais je n’ai toujours pas dormi. Je m’endors finalement vers six heures, pour me lever trois heures plus tard. Partagée entre la déception de ne pas avoir suivi mon programme matinal et la fierté d’avoir survécu à la nuit, j’entame le chemin du retour, l’estomac dans les talons.

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